Texte du Podcast par Francis KhonPostulateur de la cause de canonisation du Serviteur de Dieu Pierre Goursat

 

Pour commencer, demandons-nous quel est le sens de la prière chrétienne ?

Dans cet enseignement nous allons voir que la prière était essentielle pour Pierre Goursat, qu’elle était le fondement de sa vie.

 

La 4ème partie du Catéchisme de l’Église catholique est consacrée à la prière chrétienne. Elle est présentée comme un don de Dieu (n° 2559-2561), comme alliance (n° 2562-2564), comme communion (n° 2565). Comment la définir en quelques mots ? 

La prière nous met en présence de Dieu, le Dieu vivant. Elle est un lieu d’échange et de communion, où nous présentons à Dieu notre vie et nous mettons à son écoute pour nous rendre disponibles à son appel. Dans le christianisme, à la différence d’autres religions, la prière n’a pas pour but de nous ouvrir à des énergies cosmiques, à la nature, mais à Dieu le Père, le Tout-Autre, le Tout-puissant. Il est transcendant, nous dépasse infiniment, mais il s’est révélé aux hommes dans l’histoire et il désire se révéler à chacun de nous personnellement. Dieu nous a rejoint par l’Incarnation de son Fils, Jésus, qui a assumé notre humanité, s’est fait l’un de nous, est venu parmi nous comme un petit enfant, faible et vulnérable. 

La prière chrétienne nous met en relation avec une personne, Jésus. 

Dans tous les moments importants de son ministère public Jésus priait son Père, parfois toute la nuit, comme par exemple avant d’appeler ses 12 Apôtres (cf. Lc 6, 12-13). Ou bien il se levait bien avant l’aube pour aller prier dans un endroit désert (cf. Mc1, 35), ou partait sur la montagne, comme c’est le cas avant sa Transfiguration (cf. Lc 9, 28). De même qu’il entretenait dans sa prière une intime communion avec son Père, de même, lorsque nous prenons du temps pour prier Jésus, nous renforçons notre relation personnelle avec lui et entrons dans une familiarité, une intimité particulière avec lui. Par notre fidélité à la prière, nous manifestons à Jésus notre attachement et notre amour, notre détermination à le suivre. La prière ouvre en nous des espaces intérieurs. Elle est nécessaire pour que la grâce sanctifiante se déploie et agisse en nous et vienne ainsi peu à peu nous transformer, nous renouveler, nous unifier, nous sanctifier. 

 

I) Pour Pierre Goursat, la prière était une priorité vitale 

Quand Pierre Goursat s’est converti à 19 ans, il a compris que Dieu l’appelait à être adorateur. Dès lors, il va prendre chaque jour de longs temps de prière qui vont progressivement le configurer au Christ et l’établir dans une profonde relation d’intimité avec lui. Quand il gérait sa pension de famille durant la décennie 1940-50, il allait prier à l’église Saint- Philippe du Roule où sa mère l’emmenait à la messe lorsqu’il était enfant. Il va alors aussi souvent en deux lieux où le Saint-Sacrement est exposé jour et nuit : à la chapelle des pères du Saint-Sacrement, rue de Friedland, proche de son domicile, ainsi qu’à la basilique du Sacré-Coeur, à Montmartre. 

Dans les débuts de la Communauté, c’est en deux autres lieux liés à l’adoration eucharistique que Pierre a choisi d’implanter les premières maisonnées résidentielles où il vivait avec des jeunes, afin d’aider les religieuses qui ne pouvaient plus, à elles seules, assurer une présence devant le Saint-Sacrement exposé le soir et la nuit : en 1974, à Gentilly, paroisse de la cité universitaire, aux portes de la capitale, puis en 1975 rue Gay-Lussac, “dans le quartier latin” au coeur de Paris. A cette période, comme ensuite sur la Péniche, où il s’est installé en 1978 avec ses proches collaborateurs, Pierre priait longtemps chaque jour. Au sein de toutes ses activités (dans sa vie professionnelle, puis dans la Communauté), il éprouvait le besoin impérieux de retrouver son Seigneur dans la solitude. L’oraison était le lieu où Pierre se reposait en Dieu, s’exposait à sa présence vivifiante et faisait le plein de cet oxygène indispensable à la vie spirituelle, car « la prière était sa respiration, sa vitalité », dit une soeur de communauté. L’effusion de l’Esprit intensifia encore sa soif de prière. Il ne pouvait plus s’en passer, malgré les innombrables sollicitations qui l’accaparaient. 

En 1972, Pierre écrivait ces lignes à un prêtre : « J’ai un besoin physique de la prière, d’oraison, sinon je m’asphyxie et je deviens triste. Dès que je m’y remets, la joie, la paix et la lumière reviennent […]. Ce n’est plus seulement un temps d’oraison [qui m’est nécessaire], c’est continuellement que je devrais rester avec Jésus »1

Martine Catta qui habitait avec Pierre sur la Péniche, écrit dans son livre Paroles : 

« Ce qui frappait par-dessus-tout chez lui, et de façon durable, c’est qu’il irradiait de l’intérieur, à la fois une joie simple et un feu qui le traversait et englobait toute son humanité. Il était comme habité d’une présence intérieure qui, à l’évidence, le comblait, quelques soient les situations, et à l’écoute de laquelle il était en permanence […]. Il transparaissait toujours quelque chose de cette présence, et Pierre s’effaçait derrière elle. On percevait qu’il désirait nous faire entrer dans le mystère qu’il vivait […] »2

Un prêtre extérieur à la Communauté qui avait rencontré Pierre Goursat plusieurs fois, dit aussi de lui : il « n’était pas centré sur lui-même mais sur un Autre ; il portait une présence ». 

 

-1) LA PRIÈRE N’EST PAS UNE OPTION, MAIS UNE PRIORITÉ DE LA VIE CHRÉTIENNE 

St Paul écrit : « Soyez assidus à la prière ; qu’elle vous tienne vigilants dans l’action de grâce » (Col 3, 2). Pour Pierre Goursat, la prière personnelle a toujours été essentielle. Comment la vivait-il et qu’en disait-il ? 

La prière était l’expression de l’amour que Pierre avait pour Dieu. Et elle primait sur tout. Lorsque Pierre Goursat priait, il s’en remettait totalement à Dieu avec cet ardent désir de se conformer à sa volonté et d’orienter toute sa vie dans la lumière de Dieu. Il parlait beaucoup de l’amour de Dieu et entraînait ses frères vers Lui. Le temps qu’il donnait à Dieu dans la prière était l’expression de cet immense amour pour Dieu, comme l’expriment de nombreux témoignages de frères et soeurs qui l’ont bien connu, ont vécu ou travaillé avec lui. J’en cite quelque uns : « Son attachement à Dieu se manifestait par le fait que Dieu était toujours premier par rapport à toute chose », dit l’un. Et un autre précise : « Ce qui l’identifie c’est son attachement personnel au Christ, clair et net, tant dans sa manière d’être que dans sa prière et sa façon de l’exprimer […]. Il disait souvent : “Il faut aimer Jésus!” ». 

Pour Pierre, la prière était un rendez-vous d’amour avec Jésus. Il écrivait : « Prier, c’est aimer Jésus. C’est lui accorder un entretien. On pourrait penser que c’est lui qui accepte de nous accorder un rendez-vous. Eh bien pas du tout. Lui, il est toujours là à nous attendre jour et nuit, il ne se lasse pas et c’est nous qui ne le recevons pas. Aussi quand nous acceptons, vous pensez sa joie, comme nous sommes bien reçus »3

Dans le monde bruyant et agité où nous vivons, il est nécessaire de faire des « pauses prière », de s’arrêter pour prendre des temps prolongés de recueillement en silence. Notre relation avec le Christ se fortifie jour après jour dans la prière personnelle. C’est pourquoi, Pierre Goursat nous exhortait avec force à trouver du temps pour prier longuement. Il disait : « Ce qui est très important, c’est la prière personnelle. Si vous ne pouvez pas prier une demi-heure par jour, vous êtes fichus, vous êtes complètement fichus »4

Mais comment dégager du temps pour Dieu dans notre emploi du temps souvent surchargé ? Quand on lui faisait cette objection, Pierre répondait que « prier, ce n’est pas perdre son temps, mais en gagner ! ». 

Il conseillait à chacun d’examiner avec attention ses activités pour supprimer celles qui n’étaient pas essentielles. Il racontait ce que Saint François de Sales avait répondu à un évêque qui lui avait confié qu’il était trop occupé pour prier une heure chaque jour. Il lui disait : « Eh bien, alors priez deux heures ! »5

Pierre nous invitait à ne manquer pour rien ce rendez-vous important de nos journées, et pour cela, à le prévoir à l’avance, à le noter sur notre agenda après avoir réfléchi la veille au moment qui serait le plus opportun pour ne pas le manquer. 

Si la prière est source de grâces, elle est aussi parfois un combat : d’abord pour y être fidèle chaque jour, mais également pour ne pas s’endormir quand on est fatigué, et garder son esprit concentré sur le Seigneur pendant l’heure que nous lui consacrons. Nous risquons de nous décourager lorsque nous connaissons la “sécheresse” ou que les distractions nous assaillent. Pierre expliquait qu’il lui arrivait parfois d’avoir du mal à demeurer uni à Jésus et qu’il s’appuyait alors sur ceux avec qui il était en train de prier devant le Saint-Sacrement. 

Pierre expliquait qu’il lui arrivait parfois de s’endormir pendant son oraison et disait avec humour qu’il était alors comme « une bûche ronflante »6 

Je le cite : « Quand on est bien abruti, quand on est bien sec, ce n’est pas mal du tout de se mettre aux pieds du Seigneur et de lui dire : “Je suis une bonne bûche, fais-moi rôtir à petit feu, moi je roucoule doucement et je m’endors doucement”. Quand on ronfle, il y a l’autre [le frère qui prie à côté de moi] qui dit : “Attention, tu t’endors !”. Mais c’est tout simple. On se dit : “On adore, on est là pour être là, et puis c’est tout”. Alors c’est quand même reposant. Parce que quand on est seul dans sa chambre, alors on tourne en rond, on se dit : “Qu’est-ce que je fabrique là-dedans” ? »7

 

-2) PRIER SANS CESSE, EN TOUTES CIRCONSTANCES, POUR VIVRE L’UNION À DIEU 

St Paul écrit : « En toute circonstance, que l’Esprit vous donne de prier et de supplier : restez éveillés, soyez assidus à la supplication pour tous les fidèles » (Ep 6, 18) et aussi : « Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce à Dieu 3 

en toute circonstance : c’est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus » (1 Th 5, 16-18). Reprenant à son compte ces exhortations, Pierre disait : « Il faut donc prier, prier sans cesse, vous le savez bien », et avec beaucoup de bon sens, il ajoutait : « le tout c’est de le faire… »8

Pour Pierre Goursat, vivre en communauté est une grâce pour nous soutenir et nous encourager dans la prière et il faut profiter de toutes les occasions pour prier ensemble et ainsi nous stimuler à faire grandir en nous l’amour du Seigneur. Je vous donne un exemple. Durant l’été 1979, Pierre Goursat avait organisé une retraite de la Fraternité de Jésus en Terre Sainte. Un épisode marqua tous les pèlerins. Alors que nous avions déjà pris un bon temps pour prier au puits de Jacob à Sichem, le prêtre orthodoxe qui était le gardien des lieux, nous demanda de partir. A peine avions-nous commencé à rejoindre nos cars que Pierre nous arrêta et se mit à nous exhorter vivement, en nous disant : « Est-ce que vous vous rendez compte du lieu où vous êtes ? C’est la rencontre avec la Samaritaine, c’est la rencontre avec le Seigneur, l’Esprit-Saint ! Vous passez à côté de l’essentiel ! Retournez prier ! ». On le voit, pour Pierre, la prière passait avant tout. 

Pierre méditait très souvent le chapitre 15 de l’évangile de St Jean où Jésus dit à ses disciples : « Demeurez-en moi comme moi en vous… Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit; car hors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15,4-5). Il commentait ces versets dans ses enseignements et affirmait : « Le secret, c’est de demeurer dans son amour. Il nous demande : “demeurez”. C’est un ordre, c’est un conseil. C’est cela l’essentiel ! »9 Il insistait sur ce point et disait : « Le but, l’important, c’est l’union à Dieu »10

Nous étions frappés de voir qu’il cherchait à vivre l’union à Dieu en toutes circonstances. Pierre nous expliquait : « L’objectif, c’est d’arriver à la prière continuelle, mais sans se tendre. Les amoureux font leur travail, mais ils pensent tout le temps à l’autre, sans arrêt. Eh bien nous on est amoureux de Jésus. Et petit à petit on pense à lui tout le temps. Alors où qu’on soit, on prie son chapelet, on loue. Et c’est une joie continuelle »11

Pierre nous rappelait que l’activisme est le grand danger qui nous guette toujours, en particulier dans la Communauté où nous sommes appelés à servir nos frères, à évangéliser, à exercer la charité envers les plus démunis. Pour lui, la prière était l’antidote, le remède à cette tentation de l’activisme. Tout ce que nous faisons, même avec générosité, ne peut pas porter du fruit si nous ne vivons pas une profonde relation avec Jésus : « L’essentiel, disait Pierre, c’est le Seigneur, c’est la vie intérieure, c’est l’adoration, c’est la prière. Si on ne vit pas dans la prière, dans l’adoration […], tout le reste ne sert à rien »12

Et il ajoutait : « J’aime beaucoup ce “sans moi vous ne pouvez rien faire”, parce que c’est magnifique, c’est radical, [sans Jésus] on ne peut rien faire. Alors on n’a pas à être inquiet, on dit qu’on ne peut rien faire ! Il faut donc tout demander au Seigneur »13

Pour Pierre Goursat la prière n’était pas une attitude formelle, figée. Elle consistait à demeurer en silence sous le regard de Dieu, uni au Christ, que ce soit allongé sur son lit en fixant son grand crucifix posé sur sa poitrine ou agenouillé à la chapelle devant le tabernacle. Pour lui, l’important était de contempler Jésus en toutes circonstances, de reconnaître sa présence dans le Saint-Sacrement exposé comme dans chaque personne qui venait lui demander conseil. Ce qui comptait était de vivre l’union à Dieu, qui est le but de la vie chrétienne. 

 

 

II) La prière peut prendre différentes formes 

Les principales sont la louange, l’oraison, l’adoration eucharistique, l’intercession, la supplication, le chapelet, la méditation de la parole de Dieu. Pierre les pratiquait et je voudrais maintenant vous présenter ce qui caractérisait Pierre comme priant, comme adorateur. 

 

1) LA VIE DE PIERRE GOURSAT ÉTAIT FORTEMENT IMPRÉGNÉE PAR LE MYSTÈRE EUCHARISTIQUE 

a) L’eucharistie quotidienne était essentielle capitale, vitale pour Pierre Goursat 

Il a participé à la messe chaque jour, tant qu’il l’a pu. Il vivait chaque messe avec une grande intensité et rayonnait de cette présence divine qui l’habitait. La messe était son “viatique”, sa nourriture pour la route, et il ne pouvait pas s’en passer. Une soeur de Communauté qui l’a très bien connu dit : « C’était la manière concrète de s’unir au Christ ». Pierre avait une foi profonde dans la présence du Christ à la messe et il nous la transmettait. 

Tous ceux qui ont participé à une messe avec Pierre Goursat ont été très touchés par son attitude de grand recueillement. Deux femmes de la Communauté, qui se sont occupées de lui à la fin de sa vie, témoignent qu’il la vivait intensément, « complètement concentré dans le mystère de l’Eucharistie », et qu’il « il était tout à la célébration, sans aucune ostentation, c’était le corps qui suivait le coeur ». A la fin de sa vie, alors qu’il était très fatigué et avait du mal à marcher, il faisait un gros effort pour s’agenouiller devant le tabernacle, puis se prosternait longuement devant le Saint-Sacrement avec un très grand respect, la tête un peu inclinée, dans une attitude de profonde humilité, manifestant ainsi la radicalité du don de sa personne et son amour de la présence eucharistique. 4 

-b) L’adoration eucharistique est le prolongement de la messe 

Pierre Goursat priait beaucoup : le matin dans sa chambre. En fin d’après-midi et le soir après le diner, il descendait dans le petit oratoire aménagé à la poupe de la Péniche, au sous-sol. Il y faisait oraison durant plusieurs heures, jusque très tard. Il y restait parfois toute la nuit en adoration. Dans l’adoration eucharistique Pierre mûrissait ses intuitions, puisait sa force, trouvait le repos et la joie de demeurer en la présence du Seigneur. Il disait : 

« Cette joie, on la trouve vraiment dans l’adoration de l’Eucharistie »14

Pierre « se définissait comme un adorateur », il était « un adorateur à genoux ». Et quand on le voyait prier ainsi, on était poussé à faire de même. Son seul exemple était communicatif. 

Pierre allait parfois passer quelques jours chez des familles de la communauté, à Paris ou en province. Un couple qui avait reçu de leur évêque l’autorisation d’avoir la présence réelle dans leur maison, fut profondément touché de le voir passer de longues heures devant le tabernacle et dit que « le voir prier était bouleversant », que cela les aidait à plonger dans la prière et que leurs enfants, qui étaient encore petits, en ont été eux aussi très marqués. 

De nombreux frères et soeurs de communauté disent avoir compris ce qu’était la prière, en priant aux côtés de Pierre et en voyant combien il était absorbé dans ce coeur à coeur : 

« Dans l’adoration, disait Pierre, le Seigneur nous parle coeur à coeur et nous instruit doucement comme il faisait avec Marie [de Béthanie]. Elle avait choisi la meilleure part. Le Seigneur nous a fait choisir la meilleure part »15

A son contact, nous avons découvert ce qu’est l’oraison, l’importance de prendre chaque jour un temps de prière personnelle qui nous permet d’entrer dans une relation d’intimité forte et d’amitié avec le Christ, comprenant mieux cette parole du Christ dans l’évangile de St Jean : 

« Je ne vous appelle plus serviteurs, mais je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15, 15). 

Pierre voulait que la messe et l’adoration eucharistique soit le fondement de la vie spirituelle des membres de la Communauté de l’Emmanuel. Il nous demandait de la vivre quotidiennement, si possible. En proposant l’adoration devant le Saint-Sacrement exposé jour et nuit, au coeur de tous les rassemblements du Renouveau charismatique, comme à Paray-le-Monial, Pierre Goursat a été l’un des principaux artisans de la remise en valeur du culte eucharistique en France dans les années 1970-80, à une période où il était largement délaissé. Mgr de Monléon affirmait : « Je pense que si l’adoration du Saint-Sacrement est revenue en France, c’est grâce à Pierre. C’est Pierre qui l’a introduite dans le Renouveau parce que les seuls lieux où on continuait encore à adorer un petit peu [à Paris], c’était Montmartre et la rue Gay-Lussac »16

 

-2) L’IMPORTANCE DE LA LOUANGE QUI FORTIFIE LA FOI ET L’ESPÉRANCE 

Dans l’enseignement sur l’humilité, j’ai déjà évoqué brièvement la prière de louange. Je vais compléter ce que j’ai dit. Pierre vivait cette prière de louange avec ses frères et soeurs de communauté et les entraînait, les stimulait à louer Dieu. La louange est d’abord une prière gratuite, une action de grâce, mais elle peut être aussi être une prière d’intercession qui ouvre notre coeur à la miséricorde. Louer Dieu, c’est manifester sa Seigneurie, sa présence agissante en nos vies. Pierre nous invitait à louer Dieu avec puissance pour intercéder pour le monde et tous ceux qui souffrent. Pierre soulignait que la louange est l’expression de l’espérance. Dans la louange, on loue Dieu pour ce qu’on ne voit pas encore réalisé. Il encourageait ses proches à se confier à Dieu dans la louange et disait : « C’est la louange qui fait grandir l’espérance ». 

St Paul nous exhorte ainsi : « Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce à Dieu en toute circonstance : c’est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus » (1 Th 5, 16-18). Pierre Goursat expliquait l’importance et les bienfaits de la prière de louange : 

« La louange, quand on chante avec joie ou quand on souffre, cela nous apprend petit à petit à louer continuellement… C’est l’antidote absolu du mal, spécialement à l’époque actuelle qui est dans la désespérance »17

Il affirmait aussi : « Il faut vraiment dire, comme saint Paul : “On est vainqueurs en Celui qui nous fortifie” (cf. Rm 8, 35.37; Ph 4, 13) […]. Jésus est au milieu de nous et Jésus nous sauve sans arrêt. Nous sommes dans la joie parce que nous savons déjà que nous sommes pratiquement ressuscités avec lui, nous sommes sauvés en Esprit et en vérité et le Seigneur est là, dans l’amour. C’est l’histoire de l’amour ! »18

Pierre Goursat était tourné vers le ciel, orienté vers la vie éternelle. Un homme qui a bien connu Pierre dit : il était « visionnaire, il regardait à la fois le ciel et la terre, et rien ne lui semblait impossible ». Cette joie profonde, qui animait le coeur de Pierre, tirait son origine dans la contemplation du ciel car « pour lui, la vie éternelle, c’était la joie ». Ce qui lui importait, cétait « d’ouvrir les portes de cette vie éternelle aux autres » en les aidant à prendre conscience de la présence du Christ ressuscité dans leurs vies, actualisée dans cette grâce de la Pentecôte. Il espérait la vie éternelle, qui pour lui, « était la louange plénière ». 5 

Pierre Goursat invitait sans cesse à l’espérance, en disant : « Le Seigneur est bon, il faut faire confiance ». Il était convaincu « que par la prière on peut tout atteindre ». Quand quelqu’un rencontrait des difficultés, avait un moment de découragement, il lui conseillait d’aller prier et de se confier au Seigneur, car « pour lui, aucune cause n’était désespérée, et Dieu ne pouvait pas nous abandonner ». Pierre communiquait à tous cette espérance qui l’animait, sûr que Dieu s’occupait de ses enfants. 

Dans les contradictions et les contrariétés, Pierre ne se décourageait pas et continuait à louer le Seigneur. Il racontait à un frère, qui était un proche de lui, cet épisode de la vie de Marie de l’Incarnation : le collège qu’elle avait construit au Québec brûlait. Et Pierre lui précisait qu’elle était en extase, en union avec Dieu, dans le froid et la neige, mais qu’elle continuait à sauver des personnes pendant que le bâtiment disparaissait dans les flammes. Ce frère explique : « La foi s’exprimait chez Pierre par la louange aussi bien dans les choses faciles que difficiles, dans les circonstances favorables que défavorables […]. Il stimulait l’espérance par la louange car, que ça aille bien ou que ça aille mal, il nous faisait louer. Quand on n’avait pas le moral, il nous disait de reprendre la louange pour que l’espérance renaisse ». 

Pierre invitait ceux qui avaient de la difficulté à prier à retrouver d’autres frères ou à louer ensemble au téléphone, si on était éloigné les uns des autres, afin de se stimuler. Il disait : 

« Il faut croire à cette puissance extraordinaire de la prière. Et vraiment prier dans la foi tous ensemble. Parce que c’est avec la foi que le monde se transforme. Et quand une communauté prie comme vous priiez tout à l’heure, il se crée une atmosphère de prière et d’amour. On est là, on dit : “Seigneur nous perdons une demi-heure pour être avec toi tous ensemble parce que nous croyons que tu es le Dieu de gloire, le Dieu d’amour. Et nous voulons te rendre cet hommage alors que le monde ne te prie pas, que le monde est complètement dans les ténèbres. Alors nous prions”. Eh bien, c’est une force immense […] »19

 

-3) LA PRIÈRE D’INTERCESSION OU DE DEMANDE 

Le Catéchisme de l’Église Catholique dit : « L’intercession est une prière de demande qui nous conforme de près à la prière de Jésus. C’est Lui l’unique Intercesseur auprès du Père en faveur de tous les hommes, des pécheurs en particulier » (n° 2634). 

Si le Christ est « l’unique Intercesseur », c’est parce qu’il s’est offert pour nous, une fois pour toutes, sur la Croix (cf. He 7, 27). L’épitre aux Hébreux précise que le Christ est le grand prêtre, le Prêtre par excellence, « capable de sauver de façon définitive ceux qui par lui s’avancent vers Dieu, étant toujours vivant pour intercéder en leur faveur » (He 7, 25). 

Jésus nous en assure : « Tout ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous l’avez déjà obtenu, et cela vous sera accordé » (Mc 11, 24). Il ne s’agit pas de rabâcher dans la prière et de passer notre temps d’oraison à inonder Jésus de nos supplications ! Il connaît ce dont nous avons besoin, ce dont le monde a besoin ! Mais il désire nous associer à son oeuvre de salut, en faisant de nous des intercesseurs. Par l’intercession, nous nous détournons de nous-mêmes pour confier à la Miséricorde de Dieu tous ceux qui souffrent et ont besoin d’un réconfort. Lors de chaque messe dominicale, nous faisons cette prière d’intercession. Et comme nous sommes souvent très démunis, nous avons reçu l’Esprit Saint qui est le “Paraclet”, c’est-à-dire l’“Avocat”. Il défend notre cause et celle de tous les hommes auprès du Père. St Paul dit : « L’Esprit vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables » (Rm 8, 26-27). 

 

-4) UNE PRIÈRE CONFIANTE QUI S’EXPRIME PAR L’ABANDON À LA PROVIDENCE 

Pierre avait une confiance en Dieu sans limites qui se traduisait par le fait qu’il se remettait complètement entre les mains de Dieu et qu’il s’abandonnait totalement à la Providence. Il était toujours serein, sans inquiétude, y compris dans les situations difficiles, parce qu’il vivait l’instant présent et ne s’inquiétait pas du lendemain, qu’il s’agisse de questions spirituelles, pratiques ou financières. Pierre vivait très concrètement cette parole de Jésus : 

« Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps, plus que les vêtements. Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? » (Mt 6, 25-26). De nombreux exemples illustrent cet abandon à la Providence. En voici quelques-uns, parmi tant d’autres : 

Pierre Goursat avait acquis une vieille péniche pour accueillir des marginaux mais il n’avait pas d’argent pour les travaux d’aménagement. Il priait le Seigneur de pourvoir à ses besoins. Grâce à plusieurs interventions totalement providentielles, les matériaux de construction ont été donnés par des entreprises, ce qui lui a permis de poursuivre le chantier. 

Pour le premier rassemblement du Renouveau charismatique à Vézelay en 1974, on manquait de lieux et d’équipements pour héberger et nourrir les centaines de participants attendus, mais « Pierre était d’une espérance totale ». Il encourageait le frère de communauté qui était chargé de l’organisation et lui disait : « Ne t’inquiète pas, cela aura lieu ». Et de fait, tout ce qui était nécessaire fut trouvé providentiellement en quelques semaines. 

En 1976, Pierre Goursat pria la Vierge Marie pour que la Communauté ait une maison à Lourdes. Et en quelques jours, il fut exaucé. 6 

J’évoquerai ultérieurement le lien intime que Pierre avait avec la Vierge Marie. Je mentionne seulement ici qu’il attachait une grande importance à la prière du Rosaire. Pierre avait toujours un chapelet avec lui. Il le récitait avec beaucoup d’intensité et d’émotion, ce qui nous a marqués profondément. Il commençait et terminait ses rendez-vous, les réunions de travail et ses enseignements en priant toujours un “Je vous salue Marie”. 

 

-5) LA MÉDITATION DE LA PAROLE DE DIEU 

Chaque jour en début de matinée, Pierre prenait un temps pour lire la Bible dans sa chambre. Il avait une intelligence, une connaissance savoureuse et une grande profondeur dans la compréhension de la Parole de Dieu. Une personne qui a fréquenté les groupes de prière de l’Emmanuel dans les années 1970 dit : « Pierre était imbibé de la Parole de Dieu, il la lisait, elle était sa lumière, et il y puisait son éclairage ». Jusqu’à la fin de sa vie, Pierre Goursat avait toujours une bible à côté de lui et quand il sortait, il emportait une petite “bible de poche”. Une soeur de communauté qui a travaillé à ses côtés sur la Péniche soulignait : « La Parole de Dieu était très importante pour lui […]. Il vivait de la Parole, il ne consommait pas ». Tous ses entretiens spirituels étaient empreints de la Parole de Dieu, dont il était pétri et qu’il citait de mémoire. Il y faisait toujours référence et nous incitait à la lire, à la méditer et à la mettre en pratique. Pierre nous a communiqué cet amour des Écritures. Pierre Goursat soulignait l’importance de nourrir sa prière par des lectures spirituelles et la méditation de l’Écriture. Il écrivait : « Un jour toutes ces paroles entendues cent fois produisent brusquement un effet bouleversant en moi. Les paroles de Jésus sont des paroles de vie »20

Pierre nous invitait donc à prendre au sérieux ce que Dieu nous disait (dans notre vie personnelle et communautaire) et à relire ces paroles pour en comprendre la signification. Pendant plusieurs années le groupe de prière de l’Assomption, qui avait commencé en 1973 à Paris, rassemblait beaucoup de monde. En quelques semaines, il a dépéri, et Pierre décida de le fermer. Il expliquera ensuite que le Seigneur avait donné de nombreuses paroles sur l’évangélisation et que les responsables et les participants ne les avaient prises au sérieux. 

En 1977, Pierre Goursat proposa à Florence Servois, qui était membre de la Communauté, d’aller aux États-Unis pour participer à une retraite dans une communauté catholique charismatique. Chaque jour les retraitants étaient invités à partager aux autres la Parole du Seigneur qu’ils avaient reçue personnellement. Ce fut une découverte pour Florence qui fut profondément touchée. A son retour à Paris, elle rapporta ce qu’elle avait vécu à Pierre qui fut lui-même très interpellé par cela. Le lendemain, il lui dit : « Maintenant, on va le faire ». 

Pierre a aussitôt institué le partage de la Parole sur la péniche chaque jour pour ceux qui y travaillaient. Et ce partage de la Parole fut aussi introduit dans les réunions de maisonnées de la Communauté. Pierre demandait à chacun d’avoir un « carnet à paroles » pour noter les paroles de l’Écriture que nous recevions dans la prière et qui nous avaient marqués. 

Il expliquait : « Quand on partage la Parole qui nous touche, qui nous habite, nous ne devons pas faire un commentaire, un sermon. Il faut montrer en quoi la parole nous convertit, en quoi elle tourne notre coeur vers le Seigneur ». 

Pierre méditait, « ruminait » les mêmes versets de l’Écriture, et les priait pendant des semaines. J’ai vécu avec Pierre plusieurs années. Il avait été touché par ce verset d’Isaïe : « Ne crains pas, Jacob, pauvre vermisseau, Israël, pauvre mortel » (Is 41, 14), et durant quelques semaines il partageait toujours en maisonnée : « Je suis un pauvre vermisseau, et je m’en réjouis ! ». A la fin de sa vie, il partageait toujours la même parole : « Dieu est amour ». 

 

La fin de vie de Pierre Goursat : l’enfouissement dans la prière 

Après avoir démissionné de la responsabilité de la Communauté fin 1985, une nouvelle étape s’ouvrit pour Pierre Goursat. Les dernières années de sa vie furent celles de l’enfouissement dans le silence et la prière, où Pierre Goursat se préparait à la rencontre avec Dieu. « Il s’est alors “enfoncé” dans la prière, il a fait un véritable chemin spirituel ». Un des frères de communauté de la première heure dit : « Quand Pierre a lâché le gouvernement de la Communauté, il adorait de plus en plus […]. Je pense qu’il est entré dans le silence contemplatif de saint Jean. On le sentait pacifié, il ne disait plus rien […] ». 

Dès lors, la santé de Pierre Goursat ne cessa de se dégrader progressivement. Il priait de plus en plus, passait beaucoup de temps en adoration à l’oratoire de la Péniche. 

Anecdote à ajouter (Pierre prie pour les malades). En 1990, ne pouvant plus descendre à la chapelle, il reçut l’autorisation d’avoir dans sa chambre un petit tabernacle avec la Présence réelle. Une soeur de communauté qui s’occupait alors de lui sur la péniche a été très marquée par la paix de Pierre qui, malgré la dégradation de son état de santé, ne se plaignait jamais. Elle dit : « Il était tout le temps en prière […]. On sentait qu’il avait une grande intimité avec le Seigneur ». 7 

Conclusion : la prière était la source de l’ardeur missionnaire de Pierre Goursat 

Je vous ai montré combien la prière personnelle était fondamentale, vitale, pour Pierre Goursat, et qu’elle avait pour objectif l’union à Dieu. Ces longs temps de prière que Pierre prenait chaque jour sont la clé pour comprendre la grande fécondité spirituelle et missionnaire qu’il a eue, alors que depuis sa jeunesse il était malade et que, toute sa vie, sa santé fut très précaire. C’est dans la prière, l’adoration eucharistique en particulier, que Pierre puisait ses forces physiques et son ardeur apostolique. 

Comme en témoignent plusieurs membres de la communauté, pour Pierre « la mission était indissociablement liée à la relation au Christ », « la vie intérieure primait sur la vie apostolique, [et] son apostolat naissait de sa contemplation du Christ ». 

Pierre Goursat avait très touché par la lecture du livre, Les récits d’un pèlerin russe qui parle de “la prière du coeur”, joyau de la spiritualité orthodoxe. Et Pierre nous expliquait : « La prière du coeur, c’est vraiment ce feu, ce feu d’amour qui brûle. C’est un feu qui est donné, si bien que, sans difficultés, on arrive à prier, sans contention »21

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1 Projet de lettre à un prêtre, 1972.

2 Martine Catta, Pierre Goursat. Paroles, Paris, Éditions de l’Emmanuel, 2011, 87.

3 Notes préparatoires à un enseignement, fin 1971.

4 Week-end communautaire des premiers engagements communautaires, 19 juin 1977.

5 Cf. Retraite de la Fraternité de Jésus, Paray-le-Monial, 30 décembre 1977.

6 Weekend communautaire, 21 juin198. qui grésille dans la cheminée.

7 Week-end communautaire à Chevilly-Larue, 19 juin 1977.

8 Session de Paray-le-Monial, 23 juillet 1975.

9 Enseignement à Paray-le-Monial durant la retraite de la Fraternité de Jésus, août 1978.

10 Enseignement durant une session de Paray-le-Monial, juillet 1977.

11 Samedi 18 juin 1977, enseignement avant les premiers engagements dans la Communauté.

12 Enseignement à Paray-le-Monial lors d’une retraite de la Fraternité de Jésus, 3 août 1979.

13 Enseignement à Paray-le-Monial lors d’une retraite de la Fraternité de Jésus, 31 décembre 1979.

14 Enseignement à Paray-le-Monial lors d’une retraite de la Fraternité de Jésus, début août 1979.

15 Retraite de la Fraternité de Jésus à Paray-le-Monial, 30 décembre 1982.

16 Témoignage de Mgr Albert-Marie de Monléon, 31 janvier 1993.

17 Enseignement de Pierre Goursat, 1976.

18 Enseignement de Pierre Goursat, fin décembre 1980.

19 Week-end communautaire, 21 juin 1981.

20 Notes préparatoires à un enseignement, fin 1971.

21 Enseignement à Paray-le-Monial durant la retraite de la Fraternité de Jésus, août 1978. . Dans les prochains enseignements nous chercherons à approfondir comment ce feu ardent de la charité qui brûlait le coeur de Pierre était à l’origine de sa compassion et de son zèle pour le salut des âmes. 

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